L'agent secret (Секретный агент)
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— Mais enfin, Juve un crime pareil, cela tient du roman, il faut que le criminel tire au milieu de la foule… qui voulez-vous qui ait cette audace ?
— Vous me demandez quel criminel peut avoir os'e cela ? quel criminel peut avoir r'eussi ce meurtre ? Monsieur le commissaire, je n’en connais qu’un…
— Et c’est ?
— C’est… c’est…
Mais Juve, soudain se tut, comme effray'e. Parbleu, dit-il, si je savais le nom du coupable, j’irais l’arr^eter…
***
Bobinette, cependant, continuait sa promenade.
— Vous m’arr^eterez, commanda-t-elle au conducteur, presque `a l’all'ee cavali`ere qui passe derri`ere le Pavillon Chinois…
Arriv'ee l`a, elle descendit, paya, s’engagea dans le petit sentier qui court le long de l’all'ee cavali`ere. Bient^ot Bobinette ralentit sa marche. Un banc inoccup'e se trouvait sur le c^ot'e de l’all'ee, elle v'erifia l’heure `a sa montre, s’assit.
— Nous sommes exacts tous les deux, murmura-t-elle en reconnaissant un promeneur encore 'eloign'e…
Alors, Bobinette, de son manchon tira un petit rouleau de papier…
C’'etait un minable individu qui s’avancait vers la jeune femme, tout courb'e sous le poids d’un accord'eon volumineux. Il pouvait avoir une soixantaine d’ann'ees, mais en raison de la longue barbe blanche, jamais taill'ee, fort mal soign'ee, qui lui dissimulait `a moiti'e le bas de la figure, tandis que sa moustache tr`es fournie et sa longue chevelure coiff'ee `a l’artiste en voilaient le haut, il paraissait beaucoup plus ^ag'e. Un mendiant ? non pas. Nul ne sachant son nom v'eritable, on l’appelait « Vagualame », tant sa musique inspirait de m'elancolie.
Le vieillard avait, lui aussi, apercu Bobinette.
Vers la jeune femme il s’avancait aussi vite que le lui permettaient ses jambes et d`es qu’il fut assez pr`es d’elle pour pouvoir lui parler sans hausser la voix, il interrogea :
— Eh bien ?
— Eh bien ? r'ep'eta-t-il anxieux.
— C’est fait dit Bobinette.
Et tendant au mendiant le rouleau de papier qu’elle consid'erait quelques minutes auparavant, elle ajoutait :
— Voil`a ! Je n’ai pu l’avoir qu’`a la derni`ere minute, mais enfin je l’ai et j’imagine qu’il ne se doute de rien…
Aux derniers mots de Bobinette, l’homme eut un ricanement :
— Tu crois cela ?… Il est certain que maintenant il ne se doute plus de rien !…
La facon dont le vieillard avait articul'e le mot « maintenant » intriguait la jeune femme.
— Que voulez-vous dire ?
— Le capitaine Brocq est mort.
— Mort !
Bien qu’elle n’aim^at gu`ere son amant, Bobinette avait bondi.
— Oui, mort, dit l’homme, froidement. Et d’abord fais-moi le plaisir de t’asseoir. Sapristi, joue ton r^ole, tu es en ce moment une jeune femme qui parle `a un vieux mendiant. N’oublie pas cela !…
Bobinette, machinalement se rassit.
— Mort ? Que s’est-il donc pass'e ?
— II s’est pass'e que tu n’es qu’une sotte. Brocq a parfaitement vu que tu lui as vol'e le document…
— Il a…
— Oui, il l’a vu… je me m'efiais de la chose, heureusement !… Donc ce maudit capitaine s’est jet'e dans un taxi et t’a suivie… au moment o`u ta propre voiture tournait sur la place de l’'Etoile, la sienne allait te rejoindre… d'ej`a Brocq te h'elait, sans moi, tu 'etais bel et bien pinc'ee…
— Mon Dieu… mon Dieu… Mais qu’avez-vous fait ?
— Je viens de te le dire… clac ! une balle au coeur et il est rest'e sur place… sans jeu de mot…
— Mais o`u 'etiez-vous ?
— Cela ne te regarde pas !…
— Que faudra-t-il donc que je dise, si par hasard on m’interroge ?…
— Comment ce qu’il faudra que tu dises ? la v'erit'e…
— Je vais avouer que je le connaissais ?…
Vagualame tapa du pied, exc'ed'e.
— Que tu es b^ete, mais comprends donc une chose : `a l’heure actuelle il est `a peu pr`es certain que l’identit'e de ce bonhomme est 'etablie. C’est bien le diable si quelque policier n’est pas d'ej`a `a son domicile, si l’on n’enqu^ete pas sur la vie du capitaine Brocq. Donc ne nie rien. Tu diras…
Mais Vagualame s’interrompit :
— Voil`a du monde, je te quitte, si j’ai besoin de te voir, je te reverrai… Ne t’inqui`ete pas… Je prends tout sur moi… attention.
Et changeant de ton, soudain, il eut des mots de mendiant.
— Merci bien, ma bonne dame… le bon Dieu vous le rendra en pluie de b'en'edictions… Au revoir.
3 – L’H^OTEL DU BARON DE NAARBOVECK
Malgr'e novembre, l’aube et la pluie, J'er^ome Fandor, r'edacteur au journal du soir La Capitale, chantait `a tue-t^ete, au risque d’ameuter le voisinage.
Dans le tr`es confortable petit appartement qu’il habitait, rue Richer, depuis d'ej`a de longues ann'ees, le jeune reporter allait et venait fort affair'e : placards, tiroirs, armoires, b^aillaient ouverts, des v^etements, des piles de linge se r'epandaient dans les pi`eces.
Sur la table de la salle `a manger, gisait ouverte une grande valise, dans laquelle, aid'e par la femme de m'enage, J'er^ome Fandor empilait fi'evreusement des v^etements de rechange.
Tout en proc'edant `a cette importante besogne, r'esign'e aussi, sachant que l’on s’en va rarement sans oublier quelque chose d’essentiel, le reporter discutait de facon enjou'ee avec sa vieille bonne :
— Dites-moi, demanda le journaliste, que sont devenues mes chaussettes ?
— Elles sont dans le coin, `a droite, sous vos gilets de flanelle…
— N’oubliez pas, en allant me chercher tout `a l’heure mon d'ejeuner, de remonter les journaux !…
— Comme je fais toujours, observa M meAng'elique…
— Comme vous faites toujours, en effet. Et puis vous r'eglerez ce que je dois chez les fournisseurs, autant arr^eter ces comptes-l`a…
— Ah ca ! monsieur Fandor, interrogea-t-elle, resterez-vous donc bien longtemps absent ?
— Ca n’est pas l’envie qui m’en manquerait, mais si vous croyez qu’on a des cong'es comme cela dans mon m'etier…