Bel-Ami / Милый друг
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– Ce M. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et fort instruit.
Le vieux poete murmura:
– Vous trouvez?
Le jeune homme, surpris, hesitait:
– Mais oui; il passe d'ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre.
– C'est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-la, voyez-vous, sont des mediocres, parce qu'ils ont l'esprit entre deux murs, – l'argent et la politique. – Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est a fond de vase, ou plutot a fond de depotoir, comme la Seine a Asnieres.
Ah! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de l'espace dans la pensee, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu'on respire sur les cotes de la mer. J'en ai connu quelques-uns, ils sont morts.
Norbert de Varenne parlait d'une voix claire, mais retenue, qui aurait sonne dans le silence de la nuit s'il l'avait laissee s'echapper. Il semblait surexcite et triste, d'une de ces tristesses qui tombent parfois sur les ames et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelee.
Il reprit:
– Qu'importe, d'ailleurs, un peu plus ou un peu moins de genie, puisque tout doit finir!
Et il se tut. Duroy, qui se sentait le coeur gai, ce soir-la, dit, en souriant:
– Vous avez du noir, aujourd'hui, cher maitre.
Le poete repondit:
– J'en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques annees. La vie est une cote. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu'on arrive en haut, on apercoit tout d'un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ca va lentement quand on monte, mais ca va vite quand on descend. A votre age, on est joyeux. On espere tant de choses, qui n'arrivent jamais, d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien… que la mort.
Duroy se mit a rire:
– Bigre, vous me donnez froid dans le dos.
Norbert de Varenne reprit:
– Non, vous ne me comprenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment.
Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, ou c'est fini de rire, comme on dit, parce que derriere tout ce qu'on regarde, c'est la mort qu'on apercoit.
Oh! vous ne comprenez meme pas ce mot-la, vous, la mort. A votre age, ca ne signifie rien. Au mien, il est terrible.
Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni a propos de quoi, et alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bete rongeuse. Je l'ai sentie peu a peu, mois par mois, heure par heure, me degrader ainsi qu'une maison qui s'ecroule. Elle m'a defigure si completement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de moi l'homme radieux, frais et fort que j'etais a trente ans. Je l'ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et mechante! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une ame desesperee qu'elle enlevera bientot aussi.
Oui, elle m'a emiette, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon etre, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hate son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rever, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir!
Oh! vous saurez cela! Si vous reflechissiez seulement un quart d'heure, vous la verriez.
Qu'attendez-vous? De l'amour? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.
Et puis, apres? De l'argent? Pourquoi faire? Pour payer des femmes? Joli bonheur! Pour manger beaucoup, devenir obese et crier des nuits entieres sous les morsures de la goutte?
Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d'amour?
Et puis, apres? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si pres que j'ai souvent envie d'etendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la decouvre partout. Les petites betes ecrasees sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc apercu dans la barbe d'un ami, me ravagent le coeur et me crient: «La voila!»
Elle me gate tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivieres, et l'air des soirs d'ete, si doux a respirer!
Il allait doucement, un peu essouffle, revant tout haut, oubliant presque qu'on l'ecoutait.
Il reprit:
– Et jamais un etre ne revient, jamais… On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais mon corps, mon visage, mes pensees, mes desirs ne reparaitront jamais. Et pourtant il naitra des millions, des milliards d'etres qui auront dans quelques centimetres carres un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une ame comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais meme quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces creatures innombrables et differentes, indefiniment differentes bien que pareilles a peu pres.
A quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de detresse? A quoi pouvons-nous croire?
Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puerile et leurs promesses egoistes, monstrueusement betes.
La mort seule est certaine.
Il s'arreta, prit Duroy par les deux extremites du col de son pardessus, et, d'une voix lente:
– Pensez a tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des annees, et vous verrez l'existence d'une autre facon. Essayez donc de vous degager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos interets, de vos pensees et de l'humanite tout entiere, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget.
Il se remit a marcher d'un pas plus rapide.
– Mais aussi vous sentirez l'effroyable detresse des desesperes. Vous vous debattrez, eperdu, noye, dans les incertitudes. Vous crierez «a l'aide» de tous les cotes, et personne ne vous repondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour etre secouru, aime, console, sauve! et personne ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi? C'est que nous etions nes sans doute pour vivre davantage selon la matiere et moins selon l'esprit; mais, a force de penser, une disproportion s'est faite entre l'etat de notre intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens mediocres; a moins de grands desastres tombant sur eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les betes non plus ne le sentent pas.
Il s'arreta encore, reflechit quelques secondes, puis d'un air las et resigne:
– Moi, je suis un etre perdu. Je n'ai ni pere, ni mere, ni frere, ni soeur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.
Il ajouta, apres un silence:
– Je n'ai que la rime.
Puis, levant la tete vers le firmament, ou luisait la face pale de la pleine lune, il declama: